
« C’est le moment le plus compliqué de ma vie » : le combat de SAMIRA EL KHADIR, entre engagement, drame humain et cohésion sociale à Mérignac
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Portrait. Derrière les fonctions d’élue, il y a une trajectoire, une sensibilité et des épreuves qui marquent à jamais. À Mérignac, Samira El Khadir incarne une forme d’engagement rare, forgée au contact du terrain, des injustices et des drames humains. Son parcours, profondément ancré dans le social, a trouvé un écho brutal lors du féminicide de Chahinez Daoud, un événement qu’elle qualifie elle-même comme « le moment le plus compliqué de [sa] vie ».
Un engagement né du terrain, presque une évidence
Avant d’être élue, Samira El Khadir est d’abord une militante. Une femme de terrain, façonnée très tôt par les luttes sociales et les combats pour l’égalité. Issue d’un environnement familial engagé, elle grandit dans une culture de mobilisation, entre actions associatives et manifestations, notamment aux côtés de mouvements comme SOS Racisme.
« L’engagement politique est venu à moi », explique-t-elle. Rien de prémédité. Tout commence dans le tissu associatif, à Pessac, où elle s’investit dans une association de solidarité dédiée aux populations immigrées. Elle y développe un projet de médiation sociale et interculturelle, baptisé Femmes autonomes, visant à accompagner les femmes les plus éloignées des dispositifs sociaux. Son approche est déjà claire : aller vers celles que l’on ne voit pas, celles qui restent en marge.
Psychologue en addictologie, elle côtoie au quotidien des femmes fragilisées, souvent victimes de violences. Ce double regard (professionnel et militante) façonne une compréhension fine des réalités sociales. Lorsqu’on lui propose d’entrer en politique, elle refuse d’abord. « Je n’avais pas le temps, et la politique ne m’intéressait pas », confie-t-elle. Mais la persévérance de ses interlocuteurs et la cohérence avec son parcours finissent par la convaincre.
Elle découvre alors « l’autre côté du miroir » : celui des contraintes administratives, des arbitrages budgétaires et des lenteurs institutionnelles. Une réalité parfois frustrante, mais qui renforce sa détermination à faire le lien entre institutions et terrain.
Le féminicide de Chahinez Daoud : “le moment le plus compliqué de ma vie”
Il est des moments qui bouleversent une existence. Pour Samira El Khadir, celui-ci porte un nom : le féminicide de Chahinez Daoud. Appelée en urgence, elle ne sait d’abord que peu de choses. « Il y a eu un meurtre », lui dit-on. Sur place, elle découvre une scène chaotique : cris, pleurs, désarroi. Elle fait alors un choix déterminant : ne pas voir le corps, pour préserver sa capacité à agir.
Sa mission sera ailleurs. Auprès des enfants.
Trois enfants, dont une fratrie récemment arrivée en France, ne parlant pas encore français. C’est elle qui devra leur annoncer l’impensable. « Comment on trouve les mots ? » La question reste suspendue.
Elle décrit une attente interminable, le temps de préparer l’annonce, de créer un minimum de cadre. Le moment est d’une violence extrême. L’aîné, 12 ans, comprend, puis s’effondre :
« Je savais qu’il se passait quelque chose… mais pas que c’était aussi grave. »
Très vite, la culpabilité surgit. Il pense qu’il aurait pu sauver sa mère. Il rejoue la scène, encore et encore. Les plus jeunes, eux, oscillent entre incompréhension et déni. L’une demande si sa mère sera là le lendemain matin. « Conceptualiser la mort, à cet âge-là, c’est impossible. »
Mais le moment le plus difficile reste celui du départ. Laisser ces enfants dans un foyer, dans l’inconnu, avec une telle nouvelle.« La petite me serrait en me disant : “Tu ne peux pas nous laisser là.” » Cette nuit-là, elle rentre chez elle à 1h30 du matin. Marquée à vie.
Les enfants : entre traumatisme, résilience et lien indéfectible
Au-delà du drame, une histoire humaine se poursuit. Celle des enfants. Samira El Khadir maintient le lien avec eux. Aujourd’hui encore, ils l’appellent « Tata ». Une relation née dans la tragédie, devenue durable. Le parcours des enfants reste profondément marqué : perte des parents dans des circonstances extrêmes, exil, reconstruction. Pourtant, des signes de résilience émergent. L’aîné, notamment, impressionne. Il apprend le français, obtient son brevet et choisit comme sujet… les violences conjugales. Un choix lourd de sens. « Il a ému le jury », raconte-t-elle.
Pour lui, réussir devient une manière d’honorer la mémoire de sa mère. Donner un sens à l’indicible. Mais Samira El Khadir reste lucide : « On ne s’en sort jamais vraiment d’un tel drame. »
À Mérignac, une délégation au cœur du vivre-ensemble
Aujourd’hui, Samira El Khadir est adjointe à la cohésion sociale, à l’animation territoriale et à la vie associative à Mérignac. Une fonction qui fait directement écho à son parcours. Pour elle, la cohésion sociale n’est pas un concept abstrait. C’est une réalité concrète, quotidienne. « C’est le lien, la solidarité, l’inclusion et la dignité de chacun. »
Son rôle : soutenir les associations, renforcer les dynamiques de quartier, favoriser le vivre-ensemble. Elle insiste sur l’importance du terrain :
- accompagner les initiatives locales,
- aller vers les publics éloignés,
- créer du lien entre les habitants.
Dans une société marquée par les tensions et les divisions, elle défend une approche pragmatique : agir localement, au plus près des réalités. Elle assume aussi les critiques, notamment sur l’utilisation des financements publics :
« La cohésion sociale ne concerne pas seulement les plus démunis, elle concerne tout le monde. » Parmi ses priorités : le travail auprès des jeunes filles dans les quartiers prioritaires. Un enjeu majeur, selon elle. « Il faut parfois se battre simplement pour exister. » À travers des projets culturels, comme la danse, elle souhaite permettre à ces jeunes femmes de s’affirmer, de trouver leur place et de s’émanciper.
Une trajectoire guidée par le sens
De l’engagement associatif au mandat politique, en passant par l’épreuve du féminicide de Chahinez Daoud, le parcours de Samira El Khadir est celui d’une femme profondément engagée. Une élue qui n’a jamais quitté le terrain. Une professionnelle marquée par l’humain. Une citoyenne confrontée à l’insoutenable. Son fil conducteur reste intact : créer du lien là où il se défait. Et peut-être, malgré tout, redonner un peu de sens à ce qui n’en a pas.