
Loïc Rojouan : “Rempart essentiel contre l’I.A, le spectacle vivant doit se réinventer”
🎙 Podcast audio
Il y a des histoires qui dorment pendant des décennies avant de ressurgir avec une force inattendue. Celle de Loïc Rojouan appartient à cette catégorie rare, où l’intime rejoint l’Histoire, et où le théâtre devient un pont entre les générations.
Une mémoire familiale devenue œuvre scénique
Comédien, metteur en scène, directeur de théâtre des Beaux-Arts à Bordeaux, Loïc Rojouan incarne à lui seul la richesse du spectacle vivant. Mais c’est une découverte familiale qui l’amène aujourd’hui sur le devant de la scène avec “Caché au creux d’un matelas”, une pièce inspirée d’un manuscrit rédigé par son grand-père pendant l’Occupation.
Nous sommes en 1940. Jacques, quincaillier bordelais, consigne avec humour et ironie les rumeurs absurdes qui circulent à l’arrivée des troupes allemandes. Très vite, il est rejoint par Daniel, un adolescent de 15 ans au talent de dessinateur remarquable. Ensemble, ils composent une œuvre à la fois satirique, drôle et dangereuse. Car derrière le rire, la menace est bien réelle. Un simple trait de crayon peut devenir une condamnation. Et lorsque la prise de conscience survient, il est déjà presque trop tard. “Je ne sais pas si ça mérite que mes enfants grandissent sans père à cause de ça.” Alors, pour survivre, ils cachent le manuscrit. Littéralement. Au creux d’un matelas.
Une mise en scène sobre, portée par l’imaginaire
Sur scène, Loïc Rojouan fait le choix d’une grande épure. Peu d’éléments, mais une efficacité redoutable. Le spectateur devient acteur de sa propre projection mentale. Quelques lumières, des transitions fluides, une musique juste et surtout, des comédiens engagés.
Le jeune Alexandre Patin incarne Daniel avec intensité, tandis que Gloria Da Queija impressionne par sa capacité à enchaîner une multitude de rôles avec une aisance déconcertante. Une performance d’actrice qui donne du relief à chaque scène. Le résultat : un spectacle vivant, vibrant, où l’émotion naît autant du texte que du silence.
Une résonance troublante avec notre époque
Ce qui frappe, au-delà de la qualité artistique, c’est la modernité du propos. Rumeurs, désinformation, emballement collectif… Sans réseaux sociaux ni intelligence artificielle, les mécanismes étaient déjà là. Aujourd’hui, ils sont simplement démultipliés. Le parallèle avec notre époque est évident. Et assumé. Dans les échanges avec les collégiens venus assister à la pièce, les réactions ne se font pas attendre. Certains évoquent la délation contemporaine, d’autres les dérives des réseaux sociaux. Tous comprennent que l’Histoire n’est jamais totalement passée.
Une œuvre entre transmission, engagement et nécessité
Pour Loïc Rojouan, ce projet s’est imposé presque malgré lui. Longtemps resté sur une étagère familiale, le manuscrit a refait surface à la faveur d’un reportage, suscitant un intérêt inattendu… puis une évidence : il fallait en faire quelque chose. Mais pas n’importe comment : avec exigence historique, avec respect, avec sincérité. Le spectacle devient alors un triple enjeu : artistique, mémoriel et familial. Et dans un contexte où le monde culturel traverse une période fragile (baisse des subventions, mutation des pratiques, concurrence des plateformes) il rappelle une chose essentielle : le théâtre reste un lieu de partage irremplaçable. Un espace où l’on vit ensemble. Où l’on ressent ensemble. Où l’on pense ensemble.
Un théâtre qui doit se réinventer
Face aux mutations rapides de la société, Loïc Rojouan ne se fait pas d’illusions : le spectacle vivant doit évoluer. Les spectateurs changent, leur attention aussi. Il faut aller plus vite, être plus direct, plus immersif. Mais sans renoncer à l’essentiel. “S’il n’y a plus les artistes pour prendre du recul, il n’y a plus beaucoup de recul sur le monde.” Une phrase qui résume à elle seule la responsabilité, mais aussi la nécessité, de l’art aujourd’hui.
À partir d’un manuscrit familial datant de l’Occupation, Loïc Rojouan crée une pièce mêlant humour, mémoire et tension historique. L’œuvre met en lumière le pouvoir des mots et des images dans un contexte de danger extrême.
Entre fake news, rumeurs et réseaux sociaux, la pièce fait écho aux dérives contemporaines. Elle interroge notre rapport à la vérité, à la responsabilité et à la transmission.
Face à l’intelligence artificielle et aux plateformes, Loïc Rojouan défend une vision du spectacle vivant comme un moment unique de partage collectif, impossible à reproduire autrement.
Un manuscrit caché. Une mémoire retrouvée. Un spectacle nécessaire.
« Caché au creux d’un matelas » au théâtre des Beaux-Arts à Bordeaux jusqu’au 18 avril et en janvier 2027.