
Une voix d’avance, et une passion qui rassemble toute une commune. À Martignas sur Jalle, la pâtisserie devient un lien entre les générations
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Une passion intime, façonnée par la famille et les souvenirs
Chez Laury Lemaitre, la pâtisserie n’est pas qu’un loisir : c’est une histoire profondément ancrée dans le quotidien, dans les gestes répétés et dans les souvenirs familiaux. Si elle situe ses débuts « il y a une dizaine d’années », c’est surtout une période charnière qui a renforcé cette passion : le confinement. « J’avais le temps, donc je me suis mise beaucoup à pâtisser avec ma maman », raconte-t-elle. Ce moment suspendu devient alors un terrain d’expérimentation, de complicité et de transmission. Très vite, la pratique s’installe dans son rythme de vie, presque comme un rituel : « Je fais ça une fois par semaine », précise-t-elle, évoquant aussi bien des recettes simples comme des cookies que des réalisations plus ambitieuses, à l’image d’une charlotte confectionnée la veille de l’interview. Mais derrière cette régularité, c’est surtout l’émotion qui guide ses créations. L’exemple le plus parlant reste sans doute son gâteau au vin rouge, imaginé en hommage à son grand-père : « Il mangeait ses fraises avec du vin rouge… du coup je me suis dit, tiens, fraises-vin rouge, bel assortiment. » Une pâtisserie qui devient alors un langage, une manière de faire revivre des souvenirs, de raconter une histoire à travers les saveurs. Chez Laury, chaque recette porte une trace, une intention, presque une mémoire.
Une expérience télévisée marquante, entre frustration et apprentissage
En 2024, Laury Lemaitre franchit une étape importante en participant à l’émission Ma recette est la meilleure de France. Une opportunité rare pour cette pâtissière amateur, qui y voit surtout l’occasion de confronter son travail au regard de professionnels reconnus, et notamment celui de Cyril Lignac. Elle y présente une création originale, audacieuse et personnelle : un gâteau au vin rouge, inspiré de son histoire familiale. Face au jury, l’accueil est globalement positif : « Ils ont beaucoup aimé le goût », souligne-t-elle. Mais un détail fait la différence, et pas des moindres : l’esthétique. « Le visuel manquait », lui fait remarquer Cyril Lignac, pointant une couleur jugée peu adaptée. Une critique qui illustre une réalité incontournable de la pâtisserie moderne : avant même d’être goûté, un dessert doit séduire visuellement. Laury en prend acte, non sans une pointe de frustration. Mais le véritable coup de théâtre survient après le tournage. Sur le chemin du retour, sans réseau, elle manque un appel décisif de la production. « On voulait te dire que tu étais prise… mais on a choisi quelqu’un d’autre », lui annonce-t-on le lendemain. Une occasion manquée pour une raison aussi inattendue que frustrante, mais qui ne l’abat pas. Bien au contraire. « Je tente tous les ans les castings… peut-être un jour », affirme-t-elle avec détermination. Une persévérance qui témoigne d’un attachement profond à sa passion, mais aussi d’une volonté de progresser, d’apprendre et de se confronter à l’exigence du métier.
Le budget participatif, catalyseur d’un projet fédérateur
C’est à l’échelle locale que Laury Lemaitre a su transformer sa passion en véritable projet collectif. Grâce au budget participatif mis en place par la municipalité de Martignas-sur-Jalle, elle a pu donner vie à ses ateliers de pâtisserie intergénérationnels. Le dispositif, qui repose sur une enveloppe de 30 000 euros, permet aux habitants de proposer puis de voter pour des initiatives locales. Parmi les 14 projets déposés, celui de Laury fait partie des sept retenus… avant de remporter le vote final d’une courte tête. « J’ai gagné à une voix », raconte-t-elle avec un mélange de fierté et d’amusement. Une victoire symbolique, mais révélatrice de l’intérêt suscité par son idée. Depuis, le succès ne se dément pas. Chaque ouverture d’inscription déclenche un véritable engouement : « En une heure, il n’y a plus de place. » Avec seulement neuf participants par atelier, Laury fait le choix de la qualité, de l’accompagnement personnalisé, au détriment de la quantité. Un format qui demande du temps, jusqu’à quatre heures par session, mais qui garantit une véritable immersion pour les participants. Au-delà de l’aspect culinaire, c’est aussi une reconnaissance locale qui s’exprime à travers ce projet : celle d’une habitante qui, à partir d’une passion personnelle, parvient à créer du lien et à dynamiser la vie de sa commune.
L’intergénérationnel comme moteur de lien social
Si la pâtisserie constitue le cœur des ateliers, leur véritable richesse réside dans la diversité des profils qui s’y croisent. Jeunes, adultes, seniors : tous se retrouvent autour d’un plan de travail, d’une recette et d’un objectif commun. Pour Pascalina Roux, participante au premier atelier consacré aux macarons, cette dimension est essentielle. « J’ai trouvé l’idée super sympa… c’est une superbe façon d’apprendre quelque chose », explique-t-elle, avant d’insister sur l’aspect humain de l‘activité. « C’était bien d’arriver sans savoir avec qui j’allais pâtisser… il y avait des jeunes, des enfants. » Rapidement, les échanges se créent, les équipes se forment, et les différences d’âge s’effacent. « Ça s’est fait très simplement », souligne-t-elle. Laury, de son côté, voit dans cette mixité une véritable force : « Le but, c’est de faire rencontrer les générations, que tout le monde puisse échanger autour d’une même passion. » Une ambition qui prend tout son sens dans une société souvent marquée par les cloisonnements générationnels. Pascalina va même plus loin : « L’intergénérationnel, c’est le futur. » Pour elle, ces initiatives sont essentielles pour recréer du dialogue, de la compréhension mutuelle. Et la pâtisserie, avec son caractère universel et accessible, devient un formidable prétexte à la rencontre. Dans ces ateliers, on ne vient pas seulement apprendre à pocher une pâte à choux ou réussir un macaron : on vient partager, transmettre, et parfois même se redécouvrir à travers les autres.
Une dynamique prometteuse en quête de continuité
Malgré l’enthousiasme suscité, l’avenir des ateliers reste suspendu à une décision institutionnelle. Le financement actuel, limité à une année dans le cadre du budget participatif, doit théoriquement s’arrêter en décembre. Une échéance qui inquiète autant qu’elle mobilise. « Les ateliers vont me manquer… j’espère que ça va continuer », confie Laury, consciente de l’impact de son initiative. La demande, elle, ne faiblit pas. Les listes d’attente s’allongent, les participants réclament davantage de créneaux, certains suggèrent même d’augmenter la fréquence. « Deux par mois, ce serait bien », glisse Pascalina, enthousiaste. Laury y pense, mais reste lucide sur les contraintes : organisation, temps personnel, approvisionnement. Pourtant, tous les éléments semblent réunis pour pérenniser le projet. « Les participants sont totalement pour, moi je suis carrément pour », résume-t-elle. Le local existe, le matériel est en place, l’engouement est réel. Ne manque finalement qu’un soutien financier pour les matières premières. Une équation simple, mais décisive. Sans formuler de demande directe, Laury laisse entrevoir une attente : celle d’un accompagnement pour continuer à faire vivre ces moments de partage. À Martignas-sur-Jalle, les ateliers de pâtisserie ne sont plus seulement une activité ponctuelle : ils sont devenus un rendez-vous attendu, un espace de lien social. Reste à savoir si cette dynamique pourra s’inscrire dans la durée.