
« C’est surtout un problème de dignité » : Isabel Madrid alerte sur l’urgence de lutter contre l’isolement des personnes âgées
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Derrière les chiffres, une réalité humaine qui ne peut plus être ignorée
En Gironde, près de 40 000 personnes âgées vivent aujourd’hui dans une situation d’isolement. À l’échelle nationale, ce sont plus de 750 000 personnes qui seraient plongées dans ce que les spécialistes appellent désormais la « mort sociale ». Des chiffres vertigineux qui traduisent une réalité silencieuse mais profondément préoccupante. À l’occasion de la Semaine de lutte contre l’isolement des personnes âgées, Isabel Madrid, présidente de l’association Monalisa Gironde, a lancé un appel fort à la mobilisation collective et politique.
Pour elle, la question dépasse largement les seuls enjeux sanitaires ou budgétaires. « C’est surtout un problème de dignité », affirme-t-elle avec gravité. Car derrière les statistiques se cachent des hommes et des femmes qui ont construit la société actuelle, travaillé, élevé des familles, participé à la vie collective, et qui se retrouvent parfois aujourd’hui seuls, oubliés, éloignés du regard des autres. « Il ne faut pas oublier nos anciens. Ils sont importants. Ils ont beaucoup nourri la collectivité par leur travail. »
Cette conviction constitue le socle de son engagement au sein de Monalisa, un mouvement national de lutte contre l’isolement des personnes âgées né dans le sillage du traumatisme provoqué par la canicule de 2003.
Quand l’isolement devient une forme de disparition sociale
Le terme est brutal mais il traduit une réalité que les acteurs de terrain rencontrent quotidiennement : la mort sociale. Pour Isabel Madrid, elle représente le stade ultime de l’isolement. « Quand vous parlez, vous parlez à vous-même, au mur. Il n’y a plus de visites. Le lien n’existe plus. On ne compte plus pour personne et on ne peut plus compter sur personne. »
Cette rupture progressive avec le monde extérieur survient souvent après une accumulation de fragilités : le décès du conjoint, l’éloignement des enfants, des problèmes de santé, des difficultés financières ou encore la perte progressive de mobilité. L’isolement ne se limite pas à une simple solitude passagère. Il finit par affecter profondément la santé mentale et physique des personnes concernées. « On finit même par s’oublier soi-même. C’est ça le drame terrible », explique-t-elle.
Les conséquences sont multiples : renoncement aux soins, perte d’autonomie accélérée, dépression, dénutrition, mais aussi aggravation de pathologies existantes. Pour la présidente de Monalisa Gironde, il s’agit d’un véritable enjeu de santé publique. « Pourquoi faire en sorte de vivre plus longtemps si c’est dans ces conditions ? »
Une société qui vieillit mais qui peine à anticiper
La situation est d’autant plus préoccupante que le vieillissement de la population française est connu depuis longtemps. En Gironde, un habitant sur quatre a aujourd’hui plus de 60 ans. D’ici quinze ans, le nombre des plus de 80 ans devrait progresser de 60 %. Pourtant, Isabel Madrid constate un décalage persistant entre les alertes lancées depuis des années et les réponses apportées. « Nous avons des rapports depuis des décennies. Nous avons la pyramide des âges sous les yeux. Nous savons ce qui nous attend. Pourtant, les réponses concrètes tardent toujours à arriver. »
Cette absence d’anticipation nourrit aujourd’hui de nombreuses inquiétudes sur la capacité des territoires à accompagner dignement le vieillissement de la population.
Le maintien à domicile : une aspiration légitime mais un risque sous-estimé
La majorité des Français souhaitent vieillir chez eux. Un choix parfaitement compréhensible mais qui comporte également des risques. « Le maintien à domicile a aussi un risque d’isolement », rappelle Isabel Madrid. Contrairement aux résidences autonomie ou aux établissements accueillant des personnes âgées, le domicile peut progressivement devenir un lieu de retrait social lorsque les déplacements deviennent difficiles.
Dans les territoires ruraux notamment, les distances accentuent parfois cette réalité. « Il faut réussir à aller frapper à la porte. Il faut comprendre pourquoi la personne est isolée. Il faut trouver des solutions. » L’enjeu principal réside alors dans le repérage des situations à risque. Pharmacien, boulanger, aide à domicile, infirmière, voisin ou commerçant deviennent des maillons essentiels d’une chaîne de vigilance citoyenne. « Quand votre pharmacien ou votre boulanger ne vous voit plus, il faut pouvoir donner l’alerte. »
Monalisa, une mobilisation de proximité pour recréer du lien
Face à cette réalité, Monalisa mise sur une approche territoriale fondée sur la coopération. L’objectif n’est pas de se substituer aux acteurs existants mais de les coordonner.
Associations, centres communaux d’action sociale, bénévoles, services civiques, professionnels de santé, élus locaux : tous sont invités à travailler ensemble afin d’identifier les personnes isolées et construire des réponses adaptées à chaque situation. « L’idée, c’est de structurer les réponses. Comment est-ce qu’on coordonne ? Comment on structure cette réponse-là ? »
Selon les besoins, cela peut prendre la forme de visites à domicile, d’activités collectives, d’accompagnements vers des événements de quartier ou simplement de moments de convivialité réguliers. « Il faut partir du repérage. C’est sans doute la chose la plus complexe à faire. Ensuite, il faut trouver la solution qui va le mieux à la personne. » Cette approche locale constitue l’une des convictions profondes d’Isabel Madrid. « Je ne pense pas qu’on vive dans le Nord comme on vit en Gironde ou à Marseille. Chaque territoire a sa propre identité et il faut composer avec les territoires. »
L’urgence d’un véritable plan national pour le grand âge
Si elle salue les initiatives locales et les coopérations qui émergent dans de nombreuses communes, Isabel Madrid estime qu’elles ne pourront pas suffire sans une impulsion nationale forte. Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs annoncent des réformes du grand âge sans parvenir à concrétiser les promesses formulées.
« Aujourd’hui, il faut du concret. Il faut qu’on puisse se dire qu’on sera rassurés pour nos parents, pour nous-mêmes et pour nos enfants plus tard. » Pour la présidente de Monalisa Gironde, l’État et les départements doivent impérativement construire un pacte durable afin de répondre au défi du vieillissement. « Comment les territoires et l’État s’organisent ensemble pour répondre à ce défi de la longévité et du bien vieillir ? » Elle plaide également pour une mobilisation accrue des moyens financiers.
« On a créé cette cinquième branche. Elle existe. Il y a le mot solidarité. Il y a le mot autonomie. Maintenant, il faut agir. »
Un enjeu qui pourrait s’imposer au cœur de la prochaine présidentielle
Pour Isabel Madrid, la question du vieillissement de la population et de l’accompagnement des personnes âgées ne pourra plus être éludée lors de la prochaine élection présidentielle. Face à l’augmentation constante du nombre de seniors et à l’aggravation de l’isolement social, elle estime que les candidats devront apporter des réponses concrètes et crédibles. « Ça sera un sujet essentiel des présidentielles », affirme-t-elle. Selon elle, les Français attendent désormais davantage que des rapports, des consultations ou des promesses. Ils veulent savoir comment seront financés les services à domicile, comment les établissements pourront être modernisés, comment les aidants seront soutenus et comment chacun pourra vieillir dignement sur son territoire. La présidente de Monalisa regrette qu’un précédent engagement présidentiel sur le grand âge n’ait jamais véritablement abouti malgré plusieurs annonces successives. « Aujourd’hui, il faut du concret », insiste-t-elle. Pour elle, le défi de la longévité doit devenir une priorité nationale au même titre que la santé, l’éducation ou la sécurité. Derrière les arbitrages budgétaires se joue en réalité un choix de société : la place accordée aux plus fragiles et le regard porté sur ceux qui ont contribué toute leur vie à construire la France d’aujourd’hui.
Refuser la vision comptable du vieillissement
Face aux discours qui présentent parfois les personnes âgées comme une charge économique croissante, Isabel Madrid oppose une vision profondément humaniste. « Ce n’est pas une raison pour se dire que celui qu’on sacrifie, c’est le vieux parce qu’il vit plus longtemps. » Elle rappelle que les seniors participent encore massivement à la vie sociale, économique et familiale.
Beaucoup soutiennent financièrement leurs proches, gardent leurs petits-enfants, accompagnent des conjoints malades ou s’engagent bénévolement dans des associations. « On ne regarde que les fragilités. Mais il y a énormément de personnes âgées qui vont très bien, qui consomment et qui font vivre la société. »
Pour elle, réduire la question du vieillissement à une simple ligne budgétaire constituerait une erreur majeure. « Est-ce qu’on est sûr qu’il faut toujours considérer qu’une personne fragile coûte trop cher ? »
« N’oublions personne »
Au-delà des dispositifs institutionnels, Isabel Madrid insiste sur la responsabilité collective de chacun. La lutte contre l’isolement ne repose pas uniquement sur les politiques publiques. Elle commence aussi au coin de la rue, dans un immeuble, dans un village ou un quartier.
« Il faut prendre soin de son voisin. Peut-être qu’on pourrait lui rendre une petite visite. Peut-être qu’on pourrait faire quelque chose de meilleur pour lui. » Monalisa poursuit ainsi son travail de sensibilisation et recherche continuellement de nouveaux bénévoles prêts à consacrer un peu de leur temps à ceux qui en manquent le plus.
Car derrière les grandes politiques publiques, les financements et les réformes attendues, la réponse la plus simple demeure souvent la plus efficace : recréer du lien humain. Et c’est précisément ce message qu’Isabel Madrid souhaite faire entendre.
« N’oublions personne. »