
Harcèlement scolaire : du cuir contre la peur, les bikers se mobilisent
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Venir chercher un enfant harcelé à la sortie de l’école. Entrer dans les classes. Libérer la parole. Faire comprendre aux témoins qu’ils ont eux aussi un rôle à jouer. Les Bikers contre le harcèlement utilisent l’image des motards et leur liberté de ton pour briser l’isolement des victimes.
Face à eux, une réalité préoccupante. Selon le baromètre 2025 de l’Association e-Enfance / 3018, réalisé par l’Institut Audirep, 37 % des jeunes de 6 à 18 ans sont touchés par le harcèlement ou le cyberharcèlement. Dès l’école primaire, ils sont 35 %, soit 11 points de plus en un an. Plus inquiétant encore : 25 % des victimes déclarent avoir déjà pensé à se faire du mal ou au suicide.
Depuis 2020, l’association Bikers contre le harcèlement agit auprès des enfants, des familles et dans les établissements scolaires. Invités de C6 Radio, Thierry Thomassin et Florent Duranton racontent une méthode qui tranche avec les codes habituels.
Faire parler l’enfant, première victoire
Tout est parti d’une adolescente qui se scarifiait. Ses parents ignoraient qu’elle était harcelée. C’est l’infirmière scolaire qui les a alertés. Pour les bikers, cet exemple résume une première difficulté : avant de pouvoir agir, encore faut-il que l’enfant parle.
Lorsqu’une famille les contacte, ils cherchent donc à comprendre ce qui se passe et ce qui a déjà été entrepris. Ils peuvent ensuite accompagner les parents dans leurs échanges avec l’équipe éducative. « Il a eu le courage de parler et ce courage-là n’est pas donné à tous les enfants », souligne Florent Duranton.
Mais derrière les blousons et les motos, les actions ne s’improvisent pas. Thierry Thomassin et Florent Duranton expliquent avoir été formés à leurs débuts par la BPDJ, la Brigade de prévention de la délinquance juvénile. Une psychologue fait également partie de l’équipe. Avant d’entrer dans une classe, ils échangent avec les enseignants pour connaître les problèmes repérés et adapter leur intervention.
Quand les bikers utilisent leur image
Les clichés qui leur collent à la peau ? Ils ne les combattent pas toujours. Ils s’en servent. Blousons de cuir, motos, carrures parfois imposantes : cette image capte immédiatement l’attention des élèves et peut donner davantage de poids à leur parole. Pas question pour autant de menacer ou d’intimider. Derrière une apparence qui peut impressionner, les enfants découvrent surtout des adultes venus les écouter et les protéger.
Quand une famille appelle à l’aide, les bikers ne débarquent d’ailleurs pas immédiatement devant l’école à moto. Ils cherchent d’abord à comprendre les faits, regardent les démarches déjà engagées et tentent de rétablir le dialogue avec l’équipe éducative. Selon eux, la plupart du temps, cela suffit : « En général, ça s’arrête là. »
Mais si le harcèlement continue, l’action devient plus visible : deux ou trois bikers peuvent venir chercher l’enfant à la sortie des cours. Il s’équipe et repart avec eux, sans confrontation avec les harceleurs.
Le message est ailleurs : cet enfant n’est plus seul.
« On n’est pas là pour jouer sur le feu. On est juste là pour calmer les choses. »
Les bikers lui remettent également un petit pin’s : « Quand t’as des problèmes, tu penses à ce pin’s, t’es pas tout seul, on est avec toi. » Une manière de saluer son courage d’avoir parlé.
« Le harceleur, c’est le plus lâche de tous »
Dans les classes, les bikers ne s’adressent pas seulement aux victimes ou aux auteurs. Ils interpellent aussi ceux qui regardent. Le « témoin héros » est celui qui intervient et dit stop. Le « témoin idiot », comme ils le surnomment volontairement, est celui qui filme, rit ou encourage. Pour eux, il devient alors un témoin « complice ».
Après une mise en situation, la question tombe : « Vous vous situez où, là ? Dans la case des témoins héros ou dans la case des témoins idiots ? » Le message est direct : filmer, rire, encourager ou diffuser une humiliation, c’est aussi participer au harcèlement.
Cette liberté de ton fait partie de leur méthode. Un enseignant doit respecter un cadre professionnel et institutionnel. Les bikers, eux, peuvent employer d’autres mots. « On ne rentre pas dans les cases, donc on peut faire certaines choses avec des enfants que les profs ne peuvent pas faire. »
Face à l’image de « dur » que peut chercher à se donner un harceleur, leur discours est sans détour : « Le harceleur, c’est juste le plus lâche de tous. Parce qu’il s’attaque toujours à plus faible, jamais à plus fort. »
Pour le démontrer, ils peuvent demander à un élève de venir leur faire face et de les insulter. Généralement, racontent-ils, le jeune refuse. S’attaquer à quelqu’un de plus vulnérable n’est donc pas une preuve de force. C’est exactement l’inverse.
Dans un lycée professionnel, les bikers racontent également avoir utilisé une mise en situation face à un élève dont le comportement sexuel insistant envers une camarade avait été signalé. L’objectif : lui faire ressentir l’inconfort provoqué par un comportement non consenti. Selon l’association, celui-ci a cessé après leur passage.
Complémentaires de l’école, mais pas toujours les bienvenus
Cette méthode différente, les bikers la présentent comme un soutien au travail des équipes éducatives : « On est là en soutien pour les parents, on est là en soutien pour les enseignants. » Pourtant, leur volonté de travailler avec l’école ne leur ouvre pas toujours les portes.
Thierry Thomassin et Florent Duranton affirment avoir déjà obtenu l’accord de CPE ou de chefs d’établissement avant de se heurter, dans certains cas, au refus du rectorat ou de l’inspection académique. « Je comprends pas pourquoi ils nous mettent des bâtons dans les roues, parce qu’on a une aide pédagogique différente et gratuite », regrette l’un d’eux. « Ils n’ont pas compris qu’on était complémentaires. »
Pas question pour autant de parler de « défaillance » de l’Éducation nationale. Les deux bikers évoquent plutôt des situations où le dialogue se bloque entre parents, enseignants et direction. Ils tentent alors de jouer les médiateurs.
Pour eux, la prévention doit également commencer dès le plus jeune âge. Thierry Thomassin prend l’exemple de la maternelle : à cet âge, observe-t-il, les différences n’empêchent pas les enfants de jouer spontanément ensemble. « Tout le monde joue ensemble. » Selon lui, les clans et les différences se construisent ensuite progressivement.
Née en Gironde en 2020, l’association a depuis essaimé au-delà du département. Bikers contre le harcèlement est aujourd’hui actif dans plusieurs territoires en France, notamment dans le Morbihan, en Haute-Loire ou encore en Charente.
Et son action dépasse les seuls départements où l’association est physiquement présente. « On a beaucoup de demandes sur la région parisienne », explique l’un des deux bikers, qui assure chercher à répondre à tous les appels, y compris à distance.