
Le « Zidane du Cécifoot » est Mérignacais !
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Il ne voit plus du tout de l’œil droit et ne conserve qu’un faible reste visuel de l’œil gauche. Pourtant, Frédéric Villeroux dribble, frappe, marque et réussit même des petits ponts. À 43 ans, le capitaine de l’équipe de France, champion paralympique à Paris et triple champion d’Europe, est considéré comme l’un des meilleurs joueurs de cécifoot au monde. Invité de C6 Radio pour un entretien de près d’une heure, le Mérignacais, éducateur sportif au S.A.M, raconte ce football étonnant où le son, le toucher et parfois même… l’odorat remplacent les yeux. Mais aussi son métier d’éducateur, ses enfants et son combat pour l’inclusion.
« Zidane et Messi en même temps… et en plus il défend. » Le commentaire accompagne l’un des buts de Frédéric Villeroux. Petit pont. Frappe. Petit filet. Pourtant, il ne voit ni le défenseur qu’il vient d’éliminer, ni les jambes entre lesquelles il glisse le ballon.
Dans la vie quotidienne, Frédéric Villeroux n’est pas totalement non-voyant. « Mon œil droit, je vois pas du tout, et après j’ai un petit reste visuel sur l’œil de gauche. » Pour donner un ordre de grandeur, il précise : « Je suis à un peu moins d’un dixième, je suis entre 1/10e et 1/20e. »
Sur un terrain de cécifoot, en revanche, ce reste visuel disparaît. Comme les autres joueurs, il porte un masque occultant. Une étape qui n’a d’ailleurs pas été évidente lorsqu’il a découvert cette discipline : « Il a fallu que je passe la barre d’accepter de jouer et de mettre un masque sur les yeux. Ça a pas été facile. »
Avant le cécifoot, il y avait déjà cette envie de sport. Ses parents lui permettent d’essayer l’athlétisme, la natation ou encore le judo. « J’ai eu des éducateurs, j’ai eu des profs de sport qui m’ont permis aussi de m’épanouir. » Puis les sports individuels ne lui suffisent plus. Il veut jouer avec les copains et découvre le cécifoot à la fin de son adolescence, au début de sa vie d’adulte. Plus de vingt ans plus tard, il est toujours sur les terrains.
Jouer au football… sans voir
Comment savoir où se trouvent le ballon, les adversaires et le but lorsque les yeux ne peuvent plus fournir aucune information ? Frédéric Villeroux commence par écarter l’idée d’un mystérieux « sixième sens ». Tout repose sur l’apprentissage et l’exploitation des autres informations disponibles.
Un entraîneur demande à un footballeur voyant de jouer « tête haute » pour observer son environnement. Le principe reste finalement le même pour un joueur non-voyant : « On va être tête haute pour avoir toutes les informations à 360 autour de soi. »
Le ballon est sonore. Les joueurs écoutent également les pas, les voix, les déplacements et les indications données par le gardien ou le guide placé derrière le but adverse. À cela s’ajoutent le contact avec les autres joueurs et une perception des présences proches. Toutes ces informations sont assemblées en permanence pour reconstituer mentalement l’action.
Et il existe un repère beaucoup plus inattendu : l’odorat. Frédéric Villeroux explique même qu’en compétition, les joueurs évitent de trop se parfumer : « L’odeur du parfum ou de la mauvaise odeur, de la transpiration, peuvent nous donner des indications sur le positionnement des adversaires ou de ses coéquipiers aussi. »
Pas de superpouvoir donc. Du travail et une utilisation extrêmement fine des informations disponibles. Frédéric Villeroux ne voit pas le terrain. Il le reconstruit.
Pour améliorer encore sa technique, il lui arrive même de s’entraîner avec un ballon non sonore : « Si j’ai un ballon non sonore dans mes pieds, c’est l’aspect tactile qu’on va ressentir. » Sans repère auditif, le toucher devient essentiel et oblige à conserver une maîtrise très précise de la balle.
Cette technique explique aussi des gestes qui paraissent presque impossibles à un voyant. Lorsqu’on lui demande si le petit pont réalisé face aux Anglais était volontaire, il répond : « Sur le premier but contre les Anglais, là, c’était voulu. » Le geste s’apprend par répétition, d’abord au contact du défenseur puis en augmentant progressivement la distance.
Quant au guide, il apporte des repères, mais ne dirige pas le joueur : « Il nous téléguide pas, on n’est pas des petites voitures. » Le guide informe. Le joueur décide.
À Mérignac, le champion redevient « Fred »
Derrière le champion paralympique se trouve une autre vie. Frédéric Villeroux est éducateur sportif au SAM Mérignac, au sein du service cohésion sociale. Lorsqu’il travaille, il préfère d’ailleurs être reconnu comme « Fred » ou « Frédo », l’éducateur, plutôt que comme le capitaine de l’équipe de France.
Son parcours prend alors tout son sens. L’enfant à qui ses parents et ses éducateurs ont permis d’essayer différents sports est devenu celui qui cherche aujourd’hui à ouvrir cette possibilité aux autres : « Une personne a le droit, si elle a envie bien sûr, de faire du sport. Après, il faut trouver des adaptations. »
Handicap moteur, visuel, auditif ou psychique : « On peut toujours faire du sport. » Et lorsque son travail permet à un enfant ou un adulte en situation de handicap d’intégrer le milieu ordinaire, Frédéric Villeroux parle de « jackpot ».
Sport, handicap et inclusion
Sur l’inclusion, le champion refuse pourtant de considérer le combat comme gagné. La société évolue, mais beaucoup reste à faire, notamment à l’école. Son constat est clair : « Je pense qu’on est vraiment encore dans le début. »
Même entre disciplines paralympiques, il refuse la concurrence pour obtenir davantage de visibilité. Le cécifoot bénéficie aujourd’hui de l’élan de Paris 2024 et des performances de l’équipe de France. Pour lui, cette lumière doit profiter aux autres : « Il y a des locomotives, mais on est tous dans le même train. »
Son regard sur la place accordée au sport en France est tout aussi direct : « La France, malheureusement, ce n’est pas un pays de sport. » Malgré son titre paralympique, ses titres européens et son statut de capitaine, Frédéric Villeroux n’est pas joueur professionnel. Il conjugue son métier d’éducateur avec les contraintes du très haut niveau, contrairement à certains adversaires étrangers qui peuvent se consacrer pleinement à leur discipline.
Mais sa réflexion va au-delà de son propre statut. Pour lui, le sport est un outil éducatif et social : « Il y a des règles, il y a des valeurs, il y a le dépassement de soi, connaître son corps, connaître le fonctionnement aussi des autres. » Et face aux difficultés de citoyenneté régulièrement évoquées en France, il interroge : « Si on avait peut-être mis plus d’argent dans le sport au lieu d’en enlever, peut-être… Je ne dis pas que ça réglerait tout, attention. »
Ce combat pour l’inclusion est aussi personnel. Les enfants de Frédéric Villeroux sont eux-mêmes concernés par une déficience visuelle. Lorsqu’il parle de leur avenir, il revient naturellement à son propre parcours : « J’ai vu que moi j’ai pu m’en sortir, donc pourquoi eux ils pourraient pas s’en sortir ? »
Il veut leur transmettre sans décider à leur place : « Je peux leur donner une trame, mais après c’est leur vie aussi. » Et son engagement dépasse sa famille : « C’est une bataille […] pas que pour moi, c’est pour mes enfants et pour d’autres personnes en situation de handicap, c’est de leur ouvrir les portes ou entrouvrir les portes si elles sont pas ouvertes. »
Une notoriété qu’il est prêt à mettre au service de cette cause : « Si mon nom peut permettre de faire changer la vision du grand public, la vision de nos élus, de nos responsables, allons-y. »
Un dernier objectif : le Mondial au Brésil
À 43 ans, Frédéric Villeroux a encore un objectif en tête : la Coupe du monde de cécifoot au Brésil, en octobre 2027. Un rendez-vous forcément particulier pour le capitaine des Bleus, puisque le titre mondial est encore celui qui manque à son immense palmarès.
Quand le masque tombe
Et finalement, tout ramène au terrain. Un match de cécifoot se joue dans une atmosphère particulière. Lorsque le ballon roule, le public doit rester silencieux afin que les joueurs puissent entendre. Mais lorsqu’une action devient dangereuse et que le but se rapproche, les spectateurs oublient parfois cette règle et commencent instinctivement à s’enflammer.Frédéric Villeroux l’entend immédiatement : « Quand tu t’approches du but et que tu entends un spectateur commencer à s’enflammer, là tu te dis : cool, on a réussi. »Réussi quoi ? Bien plus qu’une action. À cet instant, le spectateur ne se demande plus comment un non-voyant peut jouer au football. Il ne pense plus au ballon sonore, au guide, au handicap ou aux adaptations. Il attend simplement le but.
« C’est comme si on avait perdu le masque. » Mission accomplie. «Ils ne viennent pas voir des joueurs de cécifoot, ils viennent voir du foot. »Frédéric Villeroux appelle cela « le summum ». Le public ne voit plus un champion malgré son handicap. Il voit un capitaine, un dribbleur, un buteur, un footballeur.
Le masque tombe. Et il ne reste plus que le sport.