
Mobilisation lycéenne : on ne fait pas un caprice !
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Bâtiments dégradés, enseignants absents, conditions de travail difficiles : les lycéens se mobilisent pour défendre leur droit à étudier dans de bonnes conditions. Mais derrière ces revendications concrètes se révèle un malaise bien plus profond. Pression scolaire, Parcoursup, intelligence artificielle, peur de l’avenir, sentiment de ne pas être entendus… C’est aussi la place des jeunes dans la société et leur capacité à construire leur avenir qui sont en question. Pour comprendre ce mouvement au-delà des manifestations et des blocus, C6 Radio a choisi de donner longuement la parole à Elsa et Mathis, deux élèves de terminale au lycée Sud-Médoc. Deux regards sur une jeunesse qui veut apprendre, réussir, mais qui peine à se projeter dans l’avenir.
Depuis près de deux semaines, les élèves du lycée Sud-Médoc se mobilisent, organisent des blocus et réclament des changements. Pour Elsa et Mathis, cette mobilisation répond à des difficultés bien réelles, qu’ils souhaitent voir prises au sérieux.
« Si on est là, c’est pas pour un caprice. On n’est pas capricieux, on a de vraies revendications », insiste Elsa.
« On s’est habitué à 42 degrés dans les classes »
Au lycée Sud-Médoc, les difficultés ne datent pas de cette rentrée. Les élèves évoquent des fenêtres inadaptées aux fortes chaleurs, des infiltrations d’eau et des plafonds endommagés.
« On s’est habitué à 42 degrés dans les classes, aux plafonds qui tombent, aux fuites d’eau », raconte Mathis.
Elsa ajoute : « On touche un mur, le papier peint nous tombe dessus. »
Malgré ces difficultés, les deux élèves considèrent leur établissement comme relativement favorisé par rapport à d’autres lycées français.
Des travaux de restructuration sont engagés, pour un montant de trois millions d’euros évoqué lors des échanges. Mais les lycéens estiment que certains problèmes, notamment les températures dans les salles, restent sans réponse.
À cela s’ajoutent les absences d’enseignants. Elsa rapporte notamment le cas d’une professeure de gestion absente pendant sept mois dans une section STMG, ainsi que celui d’une enseignante de philosophie absente plusieurs mois.
« Ça crée des inégalités, parce qu’à l’arrivée du bac, il manque des notions », souligne Mathis.
« Ce n’est pas ça, une vie de jeune »
Dans cet établissement qui accueille des élèves venant de plusieurs communes, les journées peuvent commencer très tôt et se terminer particulièrement tard.
Certains quittent leur domicile à 7 heures, commencent les cours à 8 heures et ne rentrent qu’aux alentours de 19 heures. Il leur reste ensuite les devoirs.
« On a trois heures de devoirs derrière, c’est fatiguant », explique Elsa.
Mathis raconte avoir parfois travaillé jusqu’à plus de 23 heures. « Je suis désolé, mais ce n’est pas ça, une vie de jeune et une vie de lycéen. »
Aux adultes qui rappellent avoir connu les mêmes contraintes, Elsa répond : « C’est pas parce que certains les ont vécues qu’on doit pas les revendiquer non plus pour plus tard. »
Les deux lycéens réclament du temps pour travailler, mais aussi pour pratiquer un sport, retrouver leurs amis ou profiter de leur famille. Sans devoir sacrifier leur sommeil pour obtenir de bons résultats.
Parcoursup : « Mon avenir n’est pas certain »
Comment choisir son avenir quand on n’est même pas certain de pouvoir suivre les études souhaitées ? Pour Elsa, Parcoursup est devenu une véritable source d’angoisse.
« On n’est même pas majeurs et on nous demande de choisir ce qu’on va faire pour les cinq, dix, peut-être vingt prochaines années de nos vies. »
À quelques mois des choix d’orientation, elle peine à se projeter. « Mon avenir n’est pas certain. Moi-même, je ne sais pas comment je serai dans deux ans, dans un an même. »
Mais ce qui l’inquiète surtout, c’est le sentiment de ne pas avoir réellement la main sur son avenir.
« Parcoursup ne me laisse pas mon mot à dire. À partir du moment où c’est une intelligence artificielle qui va potentiellement décider ce que je vais faire plus tard, je suis pas sûre d’avoir réellement mon mot à dire. »
Une inquiétude qui traduit sa perception du fonctionnement de Parcoursup et la difficulté à se projeter dans des études dont l’accès lui semble incertain.
Mathis estime que les générations précédentes mesurent mal cette pression. « Je pense que la génération au-dessus ne se rend pas trop compte de ce que c’est. Parcoursup, c’est vraiment pour moi un drame, un drame national. »
Attiré par le journalisme, il souhaite intégrer une classe préparatoire littéraire au lycée Camille-Jullian de Bordeaux.
« Moi, j’aime étudier, j’aime apprendre des choses, j’aime la connaissance, la culture. »
Mais ses notes de 13 et 14 au baccalauréat de français ont suffi à le décourager. « Ça m’a démoralisé pendant un mois », confie-t-il, inquiet de ne pas pouvoir intégrer la formation souhaitée.
Depuis, il redouble d’efforts. « Tous les jours, je bosse pour avoir une bonne moyenne et être au-dessus dans l’algorithme. »
Pour Mathis, cette course aux résultats transforme profondément le rapport à l’école.
« On ne vient plus au lycée pour apprendre, mais pour être en compétition les uns avec les autres. »
Il compare même le fonctionnement du lycée à celui d’une entreprise : « On a l’impression d’être à l’usine, en fait, et le patron attend les résultats. »
Elsa partage ce sentiment : « On nous demande réellement d’être carrés de A à Z, de 8 heures à 18 heures. On nous robotise. »
Avant de rappeler : « L’erreur est humaine, mais actuellement, dans notre éducation, on n’a pas le droit à l’erreur. »
Une génération qui refuse les leçons
Autre motif de colère : le regard porté sur leur génération. Les critiques sur les téléphones portables, les réseaux sociaux ou le manque supposé de motivation agacent les deux lycéens.
« Les jeunes, ils sont justement conscients, ils sont intelligents et ils sont matures. Il faut arrêter de nous prendre de haut », lance Mathis.
Il relève une contradiction dans les reproches adressés aux adolescents :
« Ça fait des années qu’on dit que la jeunesse n’est plus engagée, qu’elle n’est plus impliquée en politique. Et quand on s’engage pour notre avenir, on nous reproche ça et on nous dit de nous taire. »
Mathis pointe également les critiques adressées aux jeunes concernant les nouvelles technologies.
« Surtout quand on voit que c’est les grosses entreprises avec les gros patrons qui utilisent le plus, par exemple, l’intelligence artificielle. Et qu’après, on vient nous reprocher qu’on utilise de l’intelligence artificielle, qu’on est des flemmards, qu’on n’aime pas travailler. »
« Tout se retourne à chaque fois contre nous, alors que tout le monde est dans le même bateau », poursuit-il, dénonçant une forme de mauvaise foi.
Elsa renchérit : « Tout ce qu’on nous reproche, c’est pas nous qui l’avons créé. C’est la génération d’au-dessus. Ils nous reprochent ce qu’eux-mêmes ont fait. »
Elle refuse également que l’âge serve à disqualifier leurs revendications.
« On est jeune, mais on a aussi une voix, on a aussi une conscience. Nous aussi, on pense des choses, on veut des choses. »
Quant à l’interdiction des téléphones, elle n’est pas au cœur de leur mobilisation. Mathis reconnaît même que cette mesure a pu favoriser les échanges entre élèves et leur prise de conscience collective.
« Ça nous a permis de nous mobiliser ensemble pour un même combat. »
Être écoutés ne suffit plus
Après près de deux semaines de mobilisation et de blocus, des représentants des lycéens de Sud-Médoc ont été reçus lundi par le proviseur, les conseillers principaux d’éducation (CPE), la proviseure adjointe et une secrétaire. Objectif : échanger sur leurs revendications, notamment l’état des bâtiments, les conditions de travail et la santé mentale des élèves.
Si Elsa reconnaît qu’ils ont pu s’exprimer, elle dénonce l’attitude de certains adultes présents.
« Sur certaines de nos revendications, ils riaient devant nous. »
Et notamment sur un sujet : « Quand on a commencé à parler de santé mentale des jeunes, on les a vus rire, comme si le sujet n’était pas important. »
Mathis nuance : « Sur certains aspects, ils ont eu un peu le rire facile. » Il reconnaît également que les lycéens, mobilisés depuis deux semaines, sont particulièrement sur la défensive.
Mais pour lui, le problème dépasse cette rencontre. La direction ne dispose pas des moyens nécessaires pour répondre à toutes leurs revendications, notamment celles concernant les bâtiments, qui relèvent de la Région.
« Je ne vois pas à quoi ça sert d’être encore une fois entendus ou écoutés. Encore une fois, il n’y a jamais une mesure concrète », déplore Mathis.
Elsa y voit « un moyen de repousser encore le problème pour dire qu’on a fait quelque chose, alors qu’en soi, ça ne change rien ».
Les deux élèves assurent par ailleurs que les mobilisations devant leur lycée se sont déroulées sans dégradations. Ils dénoncent également des interventions policières qu’ils jugent disproportionnées lors de manifestations à Bordeaux.
« On est là pour ça, on est l’avenir »
À l’approche des vacances de la Toussaint, les lycéens ne comptent pas abandonner leur mobilisation. Une nouvelle journée d’action est annoncée pour le 17 octobre.
« Cette fois-ci, les jeunes sont déterminés à aller jusqu’au bout des choses », prévient Mathis, qui réclame des mesures immédiates.
Pour lui, les revendications dépassent désormais les seuls problèmes du lycée. Il demande notamment davantage de moyens pour l’éducation, une véritable égalité des chances et une meilleure prise en compte de la parole des jeunes.
« On est là pour ça, on est l’avenir. »
Elsa partage cette détermination.
« Si on crie dans les rues, c’est pas pour rien, c’est justement pour que tout ça change. Si on le fait pas, on sait très bien que rien va changer. »