Yves Carbonne, bassiste hors normes entre virtuosité, invention et liberté musicale

Invité de C6 Radio, le bassiste Yves Carbonne est revenu longuement sur son parcours singulier, sa vision de la musique et son rapport très personnel à l’instrument. Un entretien dense et passionnant, à l’image de l’artiste, à l’occasion de son concert en sextet ce vendredi à Martignas, dans le cadre de la clôture du festival Jallobourde

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Yves Carbonne, bassiste hors normes entre virtuosité, invention et liberté musicale

Une reconnaissance internationale construite sur l’audace

Bassiste reconnu sur la scène internationale, Yves Carbonne s’est fait connaître autant par ses albums que par les instruments atypiques qu’il développe depuis des années en collaboration avec des luthiers. Une démarche qui l’a mené à jouer sur les plus grandes scènes et à faire, récemment, la couverture du Bass Review Magazine, référence mondiale pour les bassistes.

Une reconnaissance qu’il accueille avec lucidité : « Ça aide, ça fait de la promo », souligne-t-il simplement, fidèle à une approche pragmatique du métier.


Du piano à la basse : une histoire de fréquences et de sensation

La musique entre très tôt dans sa vie. Yves Carbonne commence le piano à l’âge de 7 ans, avant de basculer vers la basse à 13 ans. Un choix qui peut surprendre, tant les deux instruments semblent opposés dans leur rôle.

Pourtant, le musicien l’explique clairement : il a toujours été attiré par les fréquences graves et par le rapport physique à l’instrument. « Au piano, c’est un marteau qui frappe la corde. J’avais envie de toucher la corde directement », confie-t-il. Une recherche de contact, de matière, presque charnelle, qui marque toute sa trajectoire artistique.

Autodidacte à la basse, il progresse rapidement et entame sa carrière professionnelle à 17 ans, puis au Conservatoire, où il intègre dès 1982 le Big Band de jazz.


Le jazz comme évidence artistique

Né en 1965, Yves Carbonne grandit dans un contexte musical dominé par le rock, la new wave et les musiques populaires des années 80. Pourtant, c’est vers le jazz qu’il se tourne très tôt.

La découverte de John Coltrane à 15 ans agit comme un déclic. Ce qui l’attire, c’est la complexité, l’exigence, l’improvisation. « J’aime les choses complexes », assume-t-il, tout en précisant que sophistication ne signifie pas inaccessibilité : le but reste de rendre la musique accessible, sans renoncer à sa richesse.

Son univers musical se nourrit ainsi de jazz, de groove, de funk, de soul, de rock, mais aussi de musique classique, contemporaine et baroque. Une musique hybride, profondément ancrée dans l’écoute et l’expérience.


L’instrument comme outil, jamais comme finalité

Si Yves Carbonne est aujourd’hui mondialement identifié à sa basse à douze cordes, il tient à rappeler que l’instrument n’est jamais une fin en soi. « Un instrument est un outil », martèle-t-il.

Son objectif initial n’était pas de provoquer, mais de répondre à un besoin musical précis : explorer à la fois les graves les plus profonds et les aigus les plus élevés, jusqu’à couvrir la plage sonore d’un piano.

Le choix du fretless, inspiré de la contrebasse ou du violoncelle, permet une expressivité accrue : chaque nuance dépend de la position du doigt, de la pression, du vibrato. Une exigence technique extrême, qui impose une discipline physique et mentale rigoureuse.

« Je suis plus en forme aujourd’hui qu’à 30 ans », confie-t-il, évoquant un quotidien fait de sport, d’entraînement, de rigueur alimentaire et de travail constant. Une contrainte devenue moteur d’équilibre et d’évolution personnelle.


Créer, chercher, se tromper

Toujours en quête, Yves Carbonne n’hésite pas à expérimenter dans tous les sens : basses à douze cordes, à quatre cordes accordées une octave plus bas, mais aussi instruments à deux cordes, voire des réflexions ironiques sur une basse… sans cordes.

Derrière l’humour, une vraie philosophie : augmenter ou réduire volontairement les contraintes pour stimuler la créativité. « Quand on limite les possibilités, on est obligé de s’adapter », explique-t-il.

Il insiste également sur un point fondamental : beaucoup d’artistes ont abandonné ce type d’instrument par manque de projet musical clair. Sans intention artistique forte, l’innovation instrumentale perd son sens.


Une musique profondément ancrée dans l’improvisation

L’improvisation est au cœur de son processus créatif. Son dernier album, est largement issu d’improvisations réalisées pendant la période du confinement, partagées à l’époque sur les réseaux sociaux.

Avec le recul, Yves Carbonne a sélectionné certaines idées, les a transcrites, structurées, puis utilisées comme base pour de nouvelles improvisations. Un aller-retour constant entre spontanéité et écriture, entre émotion brute et construction musicale.


Le concert en sextet, entre groove et liberté

À Martignas, le public pourra découvrir cette musique en formation sextet, entouré de musiciens qu’il qualifie sans détour de « crème de la crème ».

Un équilibre subtil entre le rôle fondamental du bassiste et celui du soliste, dans un esprit de dialogue et de partage musical.


Être artiste aujourd’hui : une position exigeante

Au fil de l’entretien, Yves Carbonne livre aussi une réflexion lucide sur la place de l’artiste dans la société actuelle. La crise du disque, le streaming, la précarisation de la culture, l’uniformisation des productions et la difficulté à vivre de créations exigeantes sont autant de réalités qu’il assume sans détour.

Pour lui, l’art doit questionner, là où une certaine culture tend parfois à endormir. Une posture qui peut déranger, mais qu’il revendique pleinement.

Conscient des contraintes économiques, il distingue clairement ses deux carrières : celle du musicien professionnel, qui répond à des commandes, et celle de l’artiste, où il laisse libre cours à l’expérimentation et à l’émotion.


Un artiste en mouvement permanent

Installé aujourd’hui près de Mérignac après avoir vécu aux États-Unis, Yves Carbonne continue de composer et de développer de nouveaux projets, notamment à Paris, qu’il préfère pour l’instant garder confidentiels.

Une chose est sûre : l’artiste ne compte pas s’arrêter. « J’ai de quoi m’occuper jusqu’à ma mort », glisse-t-il avec un sourire, évoquant les possibilités infinies offertes par ses instruments et par la musique.


Un concert à ne pas manquer pour découvrir un musicien libre, exigeant et profondément humain, dont la basse, loin d’un simple rôle d’accompagnement, devient un véritable orchestre à elle seule.